Elise GRANIOU

La vie et la mort, la peau et la strate, la chair et la vie naturalisée, l’étoffe dénouée et le linceul, le sexe et l‘abîme, le temps à l‘œuvre, la fumée et la poussière, la terre et les os, la trace photographique et la vanité de tout.
Les objets de méditation de Michel Graniou sont toujours les mêmes.

Cet acharnement à représenter inlassablement la mort au creux de la vie, et la vie tissée à la mort, le temps tout à la fois vital et létal, c’est en somme l’éternelle préoccupation du mystique comme du poète, mais ici il nous semble que la forme fait sens.
La photographie, écriture du temps et de la lumière, qui grave l’éphémère, le labile dans le film et le papier, montrant le fantôme, nous répète mieux que toute autre technique notre memento mori.
Cet art orphéen use ici d’un luxe de précision, de subtilité technique et de temps passé en larges mesures à prendre la trace de ce même temps qui fuit, avec l’héroïsme dispendieux de celui qui sait que nous passons.

Ainsi Michel Graniou nous dit que tout est vanité, mais avec une débauche de temps et de technique qui rejoue cette majestueuse vanité de tout ce qui se perd dans l’oubli peut-être pour contempler, accepter, embrasser finalement l’absurde perdition, la dévastation inéluctable de tout ce qui nous aura été précieux, de toute idée, de toute beauté, de toute vie.

Paradoxalement, l’envers de ce luxe de temps passé à saisir le fugace est une ascèse thématique, une répétition sobre de ce qui n’est jamais assez dit, une recherche inlassable du minimalisme, la quête au fond du laboratoire de l’artiste qui, des heures et des jours durant, fait tendre une nature morte vers l’épure d’elle-même, mélange de recherche de l’absolu et d’humilité devant l’objet de sa méditation photographique.

Je convoquerai pour finir les mots d’un autre poète, Philippe Jaccottet, dont la conception du travail de l’artiste est sœur de celle de ce photographe qui rappelle à la vie ce qui n’est plus et qui, ce faisant, nous rappelle que nous ne serons pas toujours.

« L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli
N’est pas plus de rêver que de former des pleurs,
Mais de veiller comme un berger et d’appeler
Tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort. […]

Dans l’ombre et l’heure d’aujourd’hui se tient cachée
ne disant mot, cette ombre d’hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps: juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre,
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s’applique l’appauvri,
comme un homme à genoux qu’on verrait s’efforcer
contre le vent de rassembler son maigre feu. »

Philippe Jaccottet, « Le travail du poète », L’ignorant, Poésie.